L'Hexagone - Meylan

De 2004 à 2008, la Compagnie Choses Dites a été en résidence à l’Hexagone Scène Nationale de Meylan autour de la thématique « l’art, la parole et les traces »

 

« C’est ainsi que Muriel Vernet nomma son projet de résidence à l’Hexagone, entreprise d’une belle et grande exigence.
En effet, Muriel livre sur scène une parole, (la parole), nous laisse entendre une langue et s’incarner les mots, comme autant d’émotions et d’idées.
Avec elle, le théâtre parle et pense le monde. Même s’il est un jeu, il ne nous distrait pas de nous-mêmes, mais expose, au regard de chacun, l’humain étouffé par son indignation et sa colère, la condition humaine dans ce qu’elle a de plus noble. C’est autour de l’Échange de Paul Claudel, en 2003, que se sont noués les liens entre la compagnie Choses Dites et l’Hexagone Scène Nationale.»
Antoine Conjard et Christine Prato.

L’Echange de Paul Claudel

Quatre personnages et un « catalyseur » : l’argent, ce moyen facile quasi mythique de se procurer autre chose. Louis Lane, jeune homme désoeuvré au sang indien est allé chercher au coeur de la vieille Europe une petite paysanne française : Marthe, l’épouse « douce-amère », qui n’a jamais vu la mer ; il l’emmène en Amérique au bord de l’océan où ils rencontrent un autre couple : Thomas Pollock, l’homme d’affaires, et sa compagne, Lechy Elbernon, actrice « gypsie ». Louis passe la nuit avec Lechy, Thomas lui offre de l’argent pour qu’il lui laisse Marthe et s’en aille. On pourrait penser à la trame d’un drame bourgeois… pourtant L’échange est plus proche d’une tragédie d’Eschyle, que Claudel traduisait à la même époque.(…)
La rencontre de Marthe, personnage pivot de la pièce, et des trois américains, c’est avant tout, la confrontation entre le Vieux Continent et le Nouveau Monde. Entre la vieille Europe chrétienne aux valeurs ancestrales, et l’Amérique, vaste territoire sauvage mais aussi symbole triomphant de « l’âge du toc » comme le disait Claudel.

 

 

L’impossible innocence du monde
D’après Büchner, Kleist, Handke, Celan, Strauss


La parole volontairement fragmentée est portée par des figures et non des personnages : la femme, l’homme et l’enfant, sorte de trinité humaine. Ces figures, chercheuses de seuils, c’est à dire de passages où la réconciliation de l’être avec le monde serait possible, nous arrivent là sur le no man’s land du théâtre, reflet de ce grand théâtre de fou qu’est le monde.
Détenteurs d’une mémoire initiale et de légendes dispersées, ils nous racontent des éclats d’histoires qui se font miroirs : c’est la voix de Nova, qui nous enjoint à « passer par les villages », c’est Lenz marchant dans la montagne, jeté hors de lui-même, c’est l’enfant qui pose inlassablement la question : pourquoi suis-je moi ? Et pourquoi pas toi ?...
C’est donc une sorte de traversée de la parole en marche, qui creuse le désir d’un ailleurs possible, vivable, ouvert ; une quête incessante d’un « paradis non verrouillé » où chacun pourrait se reconnaître ; une variation sur le désir et la perte, la gravité et la légèreté qui questionnent de tout temps notre humanité et sa fragilité…

 

Grand et Petit de Botho Strauss

La pièce Grand et Petit est considérée comme l’une des dernières pièces classiques de la modernité, écrite en 1976 et traduite en français en 1980. Botho Strauss proche de Peter Handke et Wim Wenders est le poète de la solitude moderne, de l’incommunicabilité des êtres, associées à la désolation des grandes villes. Il peint la confusion des sentiments, l’anonymat, la perte de sens et de substance de la conscience moderne.
Cette pièce, structurée en tableaux ou « stations » figurant le voyage ou plutôt l’errance, renoue aussi avec le drame expressionniste allemand : un personnage central, Lotte, jeune femme anonyme, à la fois désespérée et gaie, ayant la noblesse de la banalité, qui pourrait être comme tout le monde si elle n’était pas si déclassée, inclassable, échappant à toutes catégories, toutes hiérarchies. Elle est là comme ailleurs, en transit, en dé-route, toujours à la frontière, à la limite, au bord du seuil.

 

Et si on jouait au camion Marguerite ?, d’après « Le Camion » de Marguerite Duras

« - C’est un film ? - C’aurait été un film (…) C’est un film. » Premiers mots échangés au tout début du film entre Gérard Depardieu et Marguerite Duras. Avec Le Camion, Duras ose un parti pris inouï : elle fait un film où l’écrit et la parole sont porteurs de tout, où « l’image » proprement cinématographique ne montre jamais rien de l’histoire.
Et cette histoire est d’une simplicité absolue, histoire de quatre sous qui nous est seulement racontée : celle d’une femme, sans âge, (Marguerite ?) qui « ferait du stop » et qui n’arrêterait que les camions, et parle, raconte… Sa vie ? Ses vies, la vie, les vies… à un camionneur, tous les camionneurs, les hommes de passage.
Je suis sûre que tout le monde peut se reconnaître en elle, que tout le monde, au fond, aspire à cette simplicité-là, à cette liberté –là. Elle n’a plus peur de rien, cette « dame du Camion», et ces histoires font du bien, parce qu’elles sont à la fois fragiles et concrètes, drôles et violentes, sans jugement ni commentaire, ni concession.
Interchangeables aussi, à inventer toujours, le « on dirait que » des enfants… dans leurs propositions de jeu… Ce futur antérieur, c’est le temps de l’enfance, c’est la matrice de tout… et c’est aussi le temps du théâtre…

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